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New Morning

clubs

"Si vous voulez vous faire peur, imaginez deux secondes que le New Morning n'existe plus"

(Michel Contat - TELERAMA)

 

La vie d'un club de Jazz n'est pas un long fleuve tranquille : c'est tantôt un torrent, tantôt une course d'obstacle vers des lendemains qui ne chantent pas toujours. Ceux qui s'y lancent doivent avoir - outre le sens de l'orientation et le pied ferme - le goût du risque, une vocation d'enfer, et une bonne dose d'inconscience. Car, ils s'en apercevront trop tard, le torrent ne devient jamais lac, fleuve tranquille ou rivière. S'il s'apaise, c'est que tout va à vau-l'eau. Et sans une vigilance de tous les instants, c'est le naufrage.

 

Mais le risque ne vaut-il pas la peine d'être couru? Pour la musique? Pour les moments privilégiés et les bonheurs qu'elle apporte? La musique qui "entraîne dans une étreinte furieuse nos sens et les sons" selon l'écrivain surréaliste égyptien Georges Henein. Moments intenses de plaisir, d'exaltation et de joies. Moments uniques qui ne se répéteront pas, car, ici, tout est "dans l'éclat éblouissant de l'instant", comme l'a écrit un autre amateur de jazz, Jean-Paul Sartre.

C'est pourquoi, le jazz ne se conçoit que vivant, en club de préférence, où il s'exprime le mieux, dans un contact direct entre orchestre et public.

 

Le lieu ne paye pas de mine, perdu dans la rue des Petites-Écuries, étroites et sans grâce, à quelques encablures des Folies Bergères et des grands boulevards, mais aussi de la Porte Saint-Denis, camouflée par des portes métalliques à peine visibles (heureusement balisées, depuis peu, par une enseigne lumineuse) s'ouvrant sur une salle que l'on dit sans confort, sans décor, "inachevée", avec des airs de studio, de club, de hangar, de grenier, de garage "mais aussi de rêve ouvert" : une "enclave de liberté".

 

C'est là l'essentiel du New Morning : ses élégances ne se voient pas, elles s'éprouvent. Elles sont espaces distribués à la manière des théâtres antiques, autour de la scène, favorisant les échanges musiciens-public. Elles sont dépouillement, absence de tout ce qui pourrait distraire du point central : la scène. Elles sont surtout la priorité donnée au meilleur, à l'excellence de la musique, quel qu'en soit le prix (et tant pis pour le confort). 

Droit d'écouter sans être dérangé. Pas de roulement de tambour, ici, à l'arrivée d'une personnalité qui ne sera jamais importunée. Respect de l'anonymat. Droit d'être seul à seul face à la musique.

 

Des personnalités, il en est venu au New Morning et de tous les âges, et de tous les horizons : les aficionados du jazz se recrutent de partout. C'est par hasard qu'on reconnaîtra dans un coin, tranquillement assis sur une chaise spartiate, le Nobel de littérature Miguel Angel Asturias, écoutant attentivement le concert d'Eddie Palmierie; personne ne s'aventurera à le déranger. C'est seulement lorsque paraîtra "Netchaiev est de retour" de Jorge Semprun, dont plusieurs scènes se passent au New Morning, que l'on identifiera dans la photo de quatrième de couverture l'élégant habitué aux cheveux blancs que l'on voyait debout près du bar, perdu dans la foule en écoutant Archie Shepp. On se frottera les yeux, quand on verra, emporté par le rythme, surgir des rangs du public un danseur de claquettes qui virevoltera avec grâce sur scène : le grand acteur Jean-Pierre Cassel. Et ce n'est pas sans émotion que, par un texte du New Morning, on saura que Georges Perec y a été aperçu "avec sa drôle de tête d'incognito" peu de temps avant sa mort. Il en est ainsi venu d'autres, tant d'autres dont on a rien su. Le New Morning c'est cela : des murs gorgés de sons et de souvenirs.

 

C'est aussi une histoire. Une longue histoire commencée vers la fin des années 70 au bord du Rhône, à Genève, dans une usine désaffectée, grâce à deux jeunes, Daniel et Alain Fahri.

Ils avaient aménagé l'usine en loft, à la manière des clubs new-yorkais et s'étaient très vite lancés dans une programmation époustouflante qui surprendra et ravira les Genevois.

Un succès qui conduira le Ministère de l'Intérieur suisse à rejeter une pétition du voisinage pour bruit. Le bruit sera sans écho en ce haut lieu devenu "aussi célèbre que le jet d'eau du lac" : une chance que le New Morning parisien ne connaîtra pas, malgré ses efforts et sa bonne volonté. Mais passons...

 

Genève n'en finissait pas de s'émerveiller! Elle était devenue l'un des points cardinaux du jazz et même l'un de ses grands temples mondiaux tel que l'écrit un chroniqueur helvète.

Le clou de ce temps sera l'organisation d'un festival géant de blues organisé sous un chapiteau dans la banlieue de Meyrin. On y entendra le blues originel chanté d'une voix venue du fond des âges par Élisabeth Cotten, grand-mère de quatre-vingt six ans, esclave affranchie, auteur d'un classique du début du siècle, Freight Trains, refrain repris successivement au cours du Festival par les vedettes présentes puis en chœur dans une prodigieuse jam-session. Il en restera un disque rarissime, épuisé, réunissant Albert Collins et ses Ice Brakers, l'accordéoniste cajun Queen Ida, reine du Zydeco, Richie Havens "le barde de Woodstock", Taj Mahal avec sa guitare et son chapeau de planteur, le percussionniste Mongo Santamaria. Et seul blanc, plus blanc que blanc, le guitariste albinos Johnny Winter.

 

Ce coup d'éclat ne sera pas le seul; tout ce qui compte en jazz passera au New Morning de Genève. Et quand il plante ses décors à Paris sous d'autres auspices, c'est tout naturellement que les Chet Baker, Stan Getz, Art Blakey, Mc Coy Tyner, Dexter Gordon, Dizzie Gillespie et les autres, y passent et y repassent tandis qu'à Genève, dès 1988, le club genevois change de drapeau.

C'est en 1981, le 16 avril très exactement, que le New Morning de Paris hisse le grand pavois, avec onze jours de retard. Cause : quelques centimètres de plus ou de moins, sécurité oblige, aux portes et dans les escaliers.

Richie Havens, le "barde de Woodstock", devait faire l'ouverture. Il ne la fera pas. Il lui faudra attendre onze jours pour se produire enfin rue des Petite-Écuries. Woodstock, entre-temps, a pris des rides et ne suscite plus guère de nostalgies. 

 

C'est Art Blakey qui fera finalement l'ouverture du New de Paris, avec ses Jazz Messengers qui comprenaient encore les frères Marsalis. Brandford Marsalis ne l'oubliera pas. Dix ans plus tard, venu au New Morning en visiteur et apprenant qu'un festival pour le dixième anniversaire réunirait des musiciens de la "famille", tous ceux - ou presque - qui y avaient joué pendant la décennie, il s'exclamera : "Mais j'en suis! J'étais là en 1981. Je veux jouer pour le festival". Et il jouera.

En ce printemps 1981, le jazz renaissait après une longue éclipse en France. La presse ne lui consacrait que quelques rares chroniques une fois l'an aux festivals de Nice, d'Antibes, ou de Paris.

 

Dans la capitale, tout au long de l'année, Le Petit Opportun, La Chapelle Des Lombards, Le Dreher, suivi de Jazz Unité s'efforçaient difficilement - de ressusciter les grandes heures de la Rose Rouge, du Caveau de St-Germain-Des-Près de Boris Vian, du Bœuf sur le toit, et du Blue Note. Le rock avait supplanté le jazz auprès du grand public et le free jazz n'attirait pas les foules. Salles trop grandes pour un public encore dispersé? Clubs trop petit pour les grandes vedettes? Le New Morning, loft spacieux de cinq cent places, hybride mi-salle de concert, mi-club, sera salué avec enthousiasme. Il comblait une lacune, incarnait la chance d'un renouveau. Douze ans après, Paris est devenue la capitale mondiale du jazz. Effet de choc ou d'entraînement, c'est un peu grâce au New Morning, pourquoi ne pas le dire? Salles et clubs sont tous les jours inaugurés : ils sont aujourd'hui trente dans la capitale, soixante peut-être avec les banlieues. De l'aveu des musiciens et de la presse, le New Morning est toujours dans le peloton de tête. Au titre de l'ancienneté d'abord, comme pour les bons crus : trois mille concerts, une dizaine de milliers de musiciens parmi les plus grands. Et comme éclaireur, - pendant douze ans d'âge - des nouveaux courants et des pistes qui débouchent sur l'an 2000.

Un lieu culte. Longtemps, le guitariste Pat Metheny rêvera d'y jouer. Après un zénith comble dont il fut la vedette, il s'y produira enfin, en duo avec Charlie Haden, et composera pour la circonstance une balade au New Morning. Ce ne sera pas la seule : le rite s'est perpétué à chacun de ses passages, et l'on en est déjà à la quatrième ballade. 

 

Prince, venu un dimanche d'août jouer avec son père jazzman, a débarqué l'année suivante au New Morning après un Bercy triomphal, en pleine nuit, pour un fabuleux concert et un plaisir annoncé.

 

Ses fans l'ont attendu sous une pluie battante jusqu'à deux heures du matin, le temps d'installer son énorme matériel sur scène.. Il récidivera l'année suivante en 1987. Depuis, à chaque fois que leur petit Prince est à Paris, ils se pointent au New.

Espoir non déçu puisque 23 ans plus tard, dans la nuit du 22 juillet 2010, Prince est revenu pour jouer et chanter jusqu'au bout de la nuit pour un concert de quatre heures, certainement le plus long de sa vie, et clôturant sur un ultime « Purple Rain » dont il remplaça les paroles par « New Morning » laissant un public KO au nouveau matin.

 

Autre anecdote des très riches heures du New Morning : Terence Blanchard, successeur de Winton Marsalis chez les Jazz Messengers d'Art Blakey, grand trompettiste et "encyclopédie vivante du jazz" selon Blakey, vient d'écrire, indigné, qu'il a été programmé ailleurs qu'au New Morning par son agent : "je veux revenir chez vous, proclame-t-il, j'y étais en 1981!". Cela lui confère évidemment des droits. Comme à Gil Scott Heron : "Vous m'avez accueilli il y a dix ans alors que je n'étais rien, a-t-il dit, je veux rejouer chez vous maintenant que je suis quelqu'un.". Il restera fidèle jusqu'au bout, imposant le New pour son grand retour en 2010, après sept années d'absence.

Et ceci encore : un chauffeur de taxi affirme péremptoire à sa passagère qu'il conduit au New Morning : "Toutes les plus grandes vedettes y ont joué". "Pas toutes, pas Miles Davis", proteste cette personne informée puisqu'elle est de la maison. "Si, si, répond le chauffeur, je l'y ai vu!". Miles n'a jamais joué au New Morning mais y laissera tout de même ses empreintes sonores puisqu'il y tournera une partie de son film. 

 

Pour l'international Herald Tribune, "le New Morning est l'un des rares clubs de jazz au monde où les musiciens - qui généralement évitent les clubs - ont envie de jouer".

"Quiconque est quelqu'un en jazz, écrit une consœur de Town and Country, en blues ou en folk et peut encore grimper sur une scène a joué au New Morning. La plupart des soirs, il y a tellement de monde que vous ne pouvez voir plus loin que la personne qui se tient debout sur vos orteils." Vision idéale des choses. Il est des concerts plus confidentiels et pourtant de qualité. Si les jazzmen préfèrent la consécration des salles de concert, c'est qu'ils ont mis longtemps à être reconnus.

 

Mais le club reste le cadre originel, la matrice du genre, le lieu de la confrontation avec un public très présent et avec eux-mêmes. Le New Morning tente de concilier l'un et l'autre. "Le jazz, écrit la revue Star Flash, est traditionnellement une musique vivante. Il se doit d'être un contact permanent, un dialogue.

Au New Morning, les musiciens ont littéralement sous les yeux les réactions d'un public tout proche. Entendre chanter Betty Carter à trois mètres de soi est un vrai bonheur."

C'est à de tels bonheurs que l'on doit les grands moments du jazz. Moments uniques du fameux soir où Dizzie Gillespie donnait deux concerts à la suite au New. Arturo Sandoval, avant d'aller jouer ailleurs, y débarque pour un bœuf inattendu en duo avec Dizzy. Plus tard le soir même, Terence Blanchard et Joachim Kühn, venus en visiteurs, se lancent dans un swing endiablé en l'honneur de Dizzy, ovationné par une salle debout. 

 

Grand moment de jazz encore, inscrit dans les mémoires et dans la légende : le concert souverain donné en 1987 par Georges Russel et son magnifique orchestre : la perfection. Détail piquant : cinq ans plus tôt, par une erreur de programmation, le même Georges Russel et son orchestre étaient passés en deuxième partie d'un concert de salsa de Machito et son grand orchestre devant un public éberlué venu pour danser. Il n'y avait pas eu d'ovation. Ce sont les surprises des programmes.

Citer tous les musiciens qui ont joué au New Morning au cours des 30 dernières années serait fastidieux et manquerait de modestie. Disons qu'il en est peu qui aient trouvé le New Morning trop petit pour eux. Beaucoup s'en sont allés qui reposent dans le panthéon du jazz. Ce fut une génération éblouissante : Stan Getz, "the sound", le son, que l'on entendra plus en live.

 

Dexter Gordon, témoin des premières années du New, le premier à y avoir attiré les foules depuis un fameux concert avec Johnny Griffin; Woody Shaw, écrasé par le métro après l'avoir été par la vie, qui remplaça fastueusement au pied levé un Freddy Hubbard occupé à recevoir ailleurs un Grammy Award. Et les monstres sacrés de la batterie : Kenny Clarke et Art Blakey, amis des premiers jours et de toujours. Et les jeunes, trop tôt, trop vite partis eux aussi : Jaco Pastorius, Chris MacGregor, et plus récemment Ed Blackwell ainsi que Georges Adams. Sans parler du vieux cacique, Dizzy Gillespie le plus jeune de cœur, que sa bonne humeur malicieuse n'a pas protégé de la mort comme on l'aurait cru.

Et Chet Baker, enfin, que l'on avait cru aussi inusable... Après un coma stade 2 selon le médecin, à 4 heures de l'après midi, il était sur scène à 10 heures du soir, avant de se rendre enfin et de demander que l'on rembourse les billets. Le public avait avec lui toutes les patiences et revenait toujours, malgré les aléas, pour entendre encore une fois la voix inimitable chanter "My Funny Valentine".

 

Madame Eglal Farhi, directrice du New Morning